Des centaines de poteries gallo-romaines « valant plusieurs centaines de milliers d'euros », des dizaines de pièces d'argent frappées au Mexique au XVIII e siècle, deux canons, des pistolets et des fusils d'époque, et 237 000 € en liquide : le coup de filet sur des pilleurs d'épaves sous-marines, lancé lundi dans le Gard, l'Hérault et les Pyrénées-Orientales, a porté ses fruits au-delà de toute espérance.
Après huit mois d'enquête, 25 agents des douanes judiciaires de Marseille, assistés d'une quinzaine d'archéologues du Drassm (Département des recherches archéologiques sub-aquatiques et sous-marines) ont perquisitionné chez huit suspects, dont des plongeurs, une responsable régionale de la Fédération des sports sous-marins et un mareyeur, qui ont été placés pendant 48 heures en garde à vue.
Ils sont soupçonnés avoir participé, et pour certains depuis des années, à un trafic et à des vols d'antiquités, sur des sites où des bateaux ont fait naufrage, comme il y en a tant sur notre littoral méditerranéen. « Depuis l'an dernier, le ministère de la Culture souhaitait renforcer la protection du patrimoine sous-marin, car nous avions le sentiment que de plus en plus de gens s'en servaient comme d'un garde-manger », raconte Michel L'Hour, directeur de Drassm, basé à Marseille. D'où cette enquête lancée sur un groupe de plongeurs qui avaient demandé en 2006 l'autorisation de rechercher une épave au large de Palavas-les-Flots, et qui disaient ne pas l'avoir retrouvée.
La Jeanne-Elisabeth, un voilier commandé par un Suédois, s'était échouée le 14 novembre 1755 face à Palavas, avant de couler par quinze mètres de fond. Dans sa cargaison de blé, le navire, qui venait du Mexique et avait fait escale à Cadix, en Espagne, convoyait aussi des piastres destinées à des négociants marseillais. « C'étaient des pièces d'argent de huit réaux, pesant 27 grammes, fondues au Mexique à partir du métal extrait des mines d'Amérique du Sud ». Craignant les pirates, le capitaine les avait dissimulées parmi les sacs de blé. « On sait qu'ils ont mis des hommes pour protéger l'épave avant qu'elle ne coule. Finalement, les pillages qu'ils ont essayé d'éviter au XVIII e ont eu lieu au XXI e » soupire Michel l'Hour.
Car les agents des douanes et les archéologues, mobilisés pendant des semaines sur cette enquête, vont le vérifier, notamment en plongeant de nuit au large de Palavas : l'épave a bien été retrouvée, contrairement à ce qu'en disaient les plongeurs. Et elle a été largement pillée. Les suspects, dont les trois principaux vivent à Montpellier et Palavas, sont placés sur écoute. Et les perquisitions, dont l'une durera quinze heures, sont accablantes. De la Jeanne Elisabeth, ils avouent avoir retiré 540 kg de piastres, soient 18 000 pièces, revendues plus de 300 000 € à des antiquaires et des numismates en France. Certaines seraient même reparties au Mexique. Seules 200 piastres ont pu être récupérées. Mais les enquêteurs saisissent aussi des centaines de poteries gallo-romaines, volées sur d'autres épaves, notamment dans le lit du Rhône près d'Arles, et au large de Fos-sur-Mer. Et d'autres objets plus récents, comme des instruments de navigation datant du XX e siècle.
La ministre de la culture Christine Albanel s'est félicité des résultats de cette enquête hors du commun. Cinq des suspects seront présentés début janvier à un juge montpelliérain, qui les mettra en examen. Et d'autres interpellations ne sont pas à exclure .
François BARRÈRE